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Bull renait de ses cendres

  • Publié le 09/04/2026
  • Emmanuel Le Roux entouré de Anne Le Henanff et Sébastien Martin devant un supercalculateur BullSequana. Doc : JFP

    A l’occasion de l’annonce de l’acquisition par l’Etat des activités calcul haute performance (HPC), Intelligence Artificielle et Quantique d’Atos Group, dorénavant regroupées au sein de la société autonome Bull, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Emmanuel Le Roux, nouveau directeur général de Bull et Bruno Le Cointe responsable des activités HPC-IA-Quantique pour faire le point sur leurs activités, leurs technologies et leurs perspectives.

    Histoire compliquée que celle de Bull, société fondée en 1931, qui est passée de mains en mains au fil du temps (General Electric, Howeywell, CII, nationalisation en 1982, privatisation progressive entre 1994 et 2004, Atos en 2014, puis sa filiale Eviden). Elle vient de renaitre officiellement de ses cendres le 31 mars 2026, par l’acquisition par l’Agence de Participation de l’État de l’intégralité du capital des activités calcul haute performance (HPC), Intelligence Artificielle et Quantique d’Atos Group et de sa filiale Eviden. L’objectif étant de garantir une souveraineté technologique française et européenne dans ces domaines vitaux pour l’économie et la défense.

    « Ce processus de séparation, qui vient d’être finalisé, a été initialisé voici 7 mois, le temps nécessaire pour créer une société autonome autour de ces activités et migrer les contrats des clients. Ce qui a été rapide », s’est félicité Emmanuel Le Roux, nouveau directeur général de Bull.

    Rassurer les clients

    « L’acquisition de Bull par l’Etat nous apporte la pérennité et la sérénité dont nos clients ont besoin. Ils nous achètent des systèmes de plusieurs centaines de millions d’Euros qui doivent impérativement fonctionner pendant 5 à 7 ans sans discontinuer 24 heures sur 24 et ils ont beaucoup plus de demande de calcul que de ressources disponibles. On n’est pas une start-up qui cherche son marché et qui a besoin de lever des fonds jusqu’à ce qu’elle y arrive. Nous sommes sur un marché établi en forte croissance pour lequel nos clients nous demandent de la stabilité dans l’investissement R&D et dans les experts pour garantir que pendant 5 à 7 ans, ils auront la meilleure technologie, les meilleurs experts pour maximiser leur investissement. La stabilité et le long terme, apportés par l’Etat et notre vision sont donc une très bonne nouvelle pour nos clients. »

    Bull sera totalement dédié aux préoccupations de ses clients, alors que l’activité Eviden représentait moins de 10 % du chiffre d’affaires d’Atos Group. De plus, c’était une activité exotique nécessitant d’énormes investissements amont en R&D pour des commandes qui arrivent au bout de 1 à 2 ans et une fabrication qui demande encore au moins un an avant mise en exploitation. Donc un modèle totalement différent de celui d’une société de services comme Atos.

    Bull aujourd’hui

    Bull regroupe aujourd’hui environ 3 000 collaborateurs opérant dans 32 pays, et a réalisé un chiffre d’affaires de 720 M€ en 2025, en forte croissance (+16 %). CA dont elle réinvesti 13 % en R&D. Elle dispose de plus de 1 600 brevets actifs autour du calcul haute performance (HPC), du Quantique et de l’Intelligence Artificielle. « Notre positionnement en HPC est unique puisque nous sommes le seul acteur européen à concevoir en Europe dans nos laboratoires de R&D, ici aux Clayes-sous-Bois (78) et à Echirolles (38), des supercalculateurs basés sur des brevets européens, notamment dans le domaine de l’efficacité énergétique et du calcul quantique, et à les fabriquer en Europe dans notre usine d’Angers (49). De fait, nous équipons 80 % du parc européen de supercalculateurs et nous trustons les 3 premières places du classement Green500, basé sur l’efficacité énergétique des supercalculateurs, avec des machines BullSequana XH3000 », constate Emmanuel Le Roux.

    Aujourd’hui seulement deux autres entreprises dans le monde, l’américain Hewlett Packard Enterprise (HPE) et le chinois Lenovo, sont capables de faire des calculateurs et des serveurs d’IA avec des technologies similaires à celles de Bull.

    Des équipes de R&D qui, outre le matériel, développent aussi beaucoup de logiciel, notamment grâce à 300 DataScientists, basés en Europe, qui aident les clients à définir et mettre au point les cas d’usage de l’IA pour en maximiser l’efficacité et la rentabilité. « Et lorsque l’on maitrise les cas d’usage, on peut créer des plates-formes matérielles encore plus pertinentes. » Il faut ajouter à cela 300 experts qui déploient et gèrent les supercalculateurs chez les clients de Bull.

    HPC-IA-Quantique

    L’activité de Bull s’articule autour de trois grands axes : HPC-IA-Quantique (~70 %), géré par Bruno Le Cointe ; l’IA d’Entreprise grâce à ses DataScientists (~20 %) ; et une activité ‘‘historique’’ de Services Informatiques (~10 %), notamment autour d’infrastructures clients utilisant SAP, pour lesquels Bull fournit des serveurs informatiques.

    Le Quantique représente une faible part dans le chiffre d’affaires, quelques dizaines de millions d’Euros. « Nous y sommes présents, pour le moment, surtout dans le domaine du conseil auprès de nos clients, pour lesquels nous développons du logiciel émulant des ordinateurs quantiques, afin qu’ils s’approprient cette technologie novatrice et adaptent leurs logiciels applicatifs. Nous avons aussi des partenariats avec des fabricants français de matériels quantiques (Alice & Bob ; Candela ; Pasqal…) qui intègrent notre logiciel dans leur plate-forme, car nous n’avons pas, pour le moment, vocation à devenir fabricant de matériels quantiques. Par contre, nous espérons pouvoir intégrer des briques quantiques dans nos supercalculateurs d’ici 5 ans. »

    Quatre freins au déploiement de l’IA

    L’IA est l’un des axes majeurs du développement futur de Bull, mais elle rencontre quatre freins majeurs à son utilisation et sa généralisation dans les entreprises. « Le premier, c’est de créer un vrai impact en trouvant des cas d’usage améliorant les processus et le business des entreprises ; le deuxième, c’est régionalisation de l’IA car on ne se l’appropria pas et on ne l’utilisera pas de la même manière en Europe, aux USA, en Chine ou en Inde, ce qui nécessite des acteurs régionaux ; le troisième frein, c’est de pouvoir disposer d’une IA ouverte et sécurisée dans laquelle on puisse avoir confiance. Le manque de transparence des modèles et de contrôle des données freine l’adoption et entretient la méfiance ; le quatrième et dernier frein majeur au déploiement de l’IA, c’est les contraintes de consommation énergétiques, tant pour faire fonctionner les processeurs et mémoires que pour les refroidir, qui sont, pour le moment, éloignées des critères du développement durable. »

    Vers un hardware plus souverain

    Aujourd’hui l’activité de Bull s’articule autour des systèmes. Il s’agit d’intégrer dans des racks des processeurs et de la mémoire, avec tout l’environnement d’interconnexion nécessaire, puis de les alimenter en électricité et de les refroidir le plus efficacement possible pour créer une infrastructure performante. Les processeurs viennent essentiellement de NVidia, AMD et Intel, mais Bull travaille aussi avec des start-ups françaises et européennes (SiPearl ; VSora ; Axelera AI …) pour lesquels il développe des cartes mères les intégrant.

    « Aujourd’hui nous travaillons pour augmenter la part des composants européens dans nos machines, nous avons ainsi développé la technologie de réseau BullSequana eXascale Interconnect V3 (BXI V3), directement concurrente du bus très haut débit InfiniBand de NVidia, pour connecter plus efficacement des GPU. Une technologie française que nous commençons à déployer pour remplacer des technologies non-européennes, qui représentent 30 % de la valeur d’un calculateur. »

    Effectivement, cette technologie sera déployée dès cette année sur le deuxième supercalculateur exascale* européen, Alice Recoque, qui a été financé à hauteur de 554 M€ à 50 % par l’Europe (EuroHPC) et par la France, les Pays-Bas et la Grèce. Il sera installé au TGCC du CEA à Bruyères-le-Châtel (91) et opéré par GENCI (Grand équipement national de calcul intensif).

    *(Une machine exascale a une puissance de calcul qui dépasse les 1018 flops, soit un milliard de milliards d’opérations en virgule flottante par seconde)

    Les ministres répondent à nos questions. Doc : JFP

    « Cette technologie BXI V3 est basée sur le protocole Ethernet auquel on ajoute un très faible temps de latence et qui est, en plus, ouverte à tous les types de processeurs. Cette ouverture est un véritable différentiateur par rapport à la technologie propriétaire InfiniBand de NVidia, qui est ultra-fermée et ultra-captive. S’il est techniquement possible de mettre des GPU autres que NVidia avec de l’InfiniBand, ce n’est souvent pas le plus pertinent. BXI offre à nos clients la possibilité de choisir des processeurs européens et de panacher les fournisseurs sur une même machine avec un niveau de performances identique à celui d’InfiniBand, ce qui offre un réel intérêt dans le monde l’IA par définition beaucoup plus ouvert que celui des supercalculateurs », ajoute Bruno Le Cointe.

    Tout comme le logiciel

    Mais au-dessus du matériel plus souverain, grâce à ses composants et à ceux de l’écosystème qu’il catalyse, Bull a aussi développé une plate-forme logicielle. « Et celle que nous proposons ne se limite pas à l’IA. En effet l’IA ne se fait pas sans les données. Elles sont le premier challenge de beaucoup de nos clients : comment je les collecte, les centralise, les agrège, les nettoie, les harmonise pour qu’elles soient utilisables par l’IA. Donc notre plate-forme, grâce aux savoir-faire de DataSentic, société Tchèque acquise en 2021 par Atos, dont sont en grande partie issus nos Data Scientists, et de Databricks, spécialiste de référence dans la gestion de données, permet à la fois de collecter et de faire de l’agrégation propre de données, tout en intégrant des modèles. Pour cela, nous travaillons avec Anthropic, Black Forest Labs, Meta AI, Mistral AI… En fonction des cas d’usage nos Data Scientists choisissent le LLM le plus approprié pour proposer à nos clients une application pertinente répondant à leurs besoins. »

    Des machines de plus en plus européennes

    Le 1er supercalculateur exascale européen, Jupiter, livré en septembre par Eviden au Centre de recherche de Jülich en Allemagne, contient 40 % de valeur européenne. Sur la machine Alice Recoque, de capacités équivalentes, qui sera déployée en fin d’année au TGCC du CEA, la part sera de près de 70 % de valeur européenne. « Une croissance due notamment à la partie réseau (25 à 30 % du prix de la machine) qui utilise notre technologie souveraine BXI en replacement d’une technologie non-européenne. L’ambition étant d’arriver rapidement à plus de 80 %, notamment en utilisant des mémoires et des processeurs de fabricants européens, pour lesquels nous serons un catalyseur leur permettant de mettre en valeur leurs technologies et de développer leurs ventes », explique Bruno Le Cointe.

    Bull se prépare pour l’avenir

    Déjà fort de technologies et d’architectures, tant matérielles que logicielles, performantes et essentielles pour l’Europe, Bull entend se renforcer pour faire face à son développement. « La reprise par l’Etat nous apporte la pérennité et les moyens de nous renforcer. Nous sommes donc en mesure d’annoncer le recrutement de 500 personnes dans le monde en 2026, dont la moitié en France. Les profils recherchés sont principalement des experts en R&D, des Data Scientists et des spécialistes HPC-IA, ainsi que des personnes pour les fonctions support et commerciales. »

    De son côté, l’usine d’Angers, qui date des années 60, est en pleine restructuration, grâce à un investissement de 80 M€, pour doubler sa capacité, sans arrêter la production. Elle devrait être totalement opérationnelle au mois d’aout.

    Maitriser les infrastructures de calcul

    Cette renaissance de Bull s’est aussi faite sous les auspices de deux ministres. Anne Le Henanff, Ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique, a salué le renouveau symbolique de Bull, qui a été au cœur des grandes heures de l’informatique française. « Mais je voudrai surtout saluer le renouveau stratégique dans un contexte où l’IA et le Quantique redéfinissent en profondeur les équilibres technologiques. L’Etat français assure l’ancrage national d’un acteur industriel de premier plan dans le calcul haute performance et fait le choix de l’indépendance stratégique. Nous entendons rester souverain dans les technologies qui feront le monde de demain. »

    « Les infrastructures de calcul européenne vont être cruciales pour notre avenir. Elles devront s’appuyer sur trois piliers :

    • l’exigence environnementale basée sur la frugalité énergétique et des technologies de refroidissement novatrices comme le refroidissement à eau tiède (45°C) prôné par Bull ;
    • l’ouverture et l’interopérabilité des architectures reposant sur des standards partagés pour stimuler l’innovation dans un écosystème européen ;
    • la confiance qui est indispensable pour garantir la sécurité de nos systèmes, la protection de nos données sensibles et la résilience de nos économies.

    Bull s’inscrit pleinement dans cette ambition et incarne cette capacité française à conjuguer excellence technologique, ouverture et responsabilité. »

    Emmanuel Le Roux accueille Anne Le Henanff, Ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique ainsi que Sébastien Martin, Ministre déléguée chargé de l’industrie. Doc : JFP

    Il n’y a pas d’industrie forte sans de fortes capacités de calcul

    De son côté, Sébastien Martin, Ministre déléguée chargé de l’industrie, a quant à lui souligné les aspects stratégiques du calcul haute performance pour l’industrie française. « C’est bien évidement vrai dans des domaines aussi sensibles que la dissuasion nucléaire, où la simulation est devenue indispensable. Mais le HPC est aussi devenu une infrastructure de base, non seulement pour l’IA et le Quantique, mais aussi pour l’industrie où il permet, via la simulation, d’accélérer le développement de nouveaux produits. »

    « Dans un monde où la donnée redessine les rapports de puissance, maitriser les infrastructures de calcul est devenu tout aussi structurant que maitriser l’énergie ou les matières premières. Il n’y a pas d’industrie forte sans de fortes capacités de calcul et il n’y a pas de souveraineté si ces infrastructures dépendent d’acteurs extérieurs. Et c’est là que Bull prend toute sa place. La souveraineté ce n’est pas l’autarcie, c’est la capacité à décider par soi-même et à tenir dans la durée. »

    « Pour cela, il nous faut une réelle capacité à maitriser les briques critiques et à innover sur notre sol. Des points sur lesquels Bull dispose d’un atout unique en Europe, pour y concevoir et fabriquer des supercalculateurs intégrant de plus en plus de technologies européennes, tout en sécurisant nos chaînes de valeur grâce à un écosystème européen. Cela passe par un cadre stable qui donne de la visibilité, qui permet d’investir pour innover. Dans ce contexte, oui l’Etat assume son rôle pour accompagner une stratégie industrielle claire et lui donner les moyens de se développer dans la durée. »

    « Si la nationalisation n’est pas un réflexe, elle n’est pas un tabou en soi. Elle appartient à la boîte à outils de l’Etat lorsqu’il s’agit de préserver des compétences critiques, de sécuriser des filières stratégiques et de se donner les moyens d’agir dans la durée. Quand les conditions économiques sont réunies, elle fait sens. Avec cette acquisition nous projetons Bull dans une nouvelle phase de développement, où l’entreprise pourra répondre à une demande en forte croissance en Europe, en Inde, au Brésil ou au Moyen-Orient. C’est la volonté de l’Etat de préserver un outil au service de la souveraineté industrielle et du génie industriel français dans une économie mondiale de prédateurs. Mais nous allons aussi demander à Bull de rester une entreprise rentable. L’Etat n’est pas là pour boucher des trous, mais pour faire en sorte qu’un outil stratégique comme Bull reste sur notre territoire en assurant sa pérennité et son développement. »

    Jean-François Prevéraud

    Pour en savoir plus : https://www.bull.com/fr/