Zeus, le cheval mécanique chevauché par Sequana lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, a été vu par plus d’un milliard de téléspectateurs. Mais bien peu ont vu le trimaran sous-marin qui le supportait. Retour sur les deux entreprises bretonnes qui ont conçu et réalisé ce projet déjà rentré dans l’histoire.
Ce 26 juillet 2024 restera gravé à jamais dans la mémoire de Morgane Suquart. Non seulement, elle a vu l’aboutissement de plus d’un an de travail mené avec Madeg Ciret-Le Cosquer, son mari et associé au sein de leur société MMProcess, mais elle a aussi été au cœur du spectacle de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, puisque c’est elle qui chevauchait le cheval mécanique Zeus, qui a parcouru au grand galop 6 km à la surface de la Seine du Pont d’Austerlitz au Pont de Iéna. Un spectacle onirique unique, vu par plus d’un milliard de téléspectateurs.
Plus d’un an de développement et de tests.
L’aventure a débuté il y a plus d’un an lorsque les organisateurs de la cérémonie d’ouverture des JO Paris 2024, sous la houlette du directeur artistique Thomas Jolly, ont contacté Aurélien Meyer fondateur en 2015 de l’Atelier Blam, société nantaise d’une quinzaine de personnes spécialisée dans la conception, la fabrication et la mise en place de dispositifs techniques et artistiques sophistiqués au sein de projets complexes. Issu de la mouvance de la compagnie nantaise La Machine (Grand Éléphant, cheval-dragon Long Ma…) Aurélien Meyer est connu, entre autre pour la création des fontaines au Rond-Point des Champs-Élysées et du mobilier intérieur de la Bourse de Commerce, qui abrite la Collection Pinault à Paris.
Le projet a été scindé en deux parties : le cheval galopant et le support nautique assurant son déplacement. Atelier Blam se concentrera sur la structure du cheval (1,8 m au garrot) et l’ensemble du mécanisme l’animant ; le support nautique automoteur sera quant à lui confié à un cabinet d’architecte naval. Mais trouver un architecte capable de concevoir un flotteur invisible en surface pouvant déplacer une masse de plus d’une tonne à une vitesse élevée, sans faire de vague derrière lui, se révéla difficile.
Finalement le hasard faisant bien les choses, Madeg Ciret-Le Cosquer, ingénieur et architecte naval, rencontre au bassin d’essais des carènes de l’Ecole Centrale de Nantes un ingénieur d’Atelier Blam qui lui fait part de leur soucis pour trouver un architecte capable de relever ce défis. Rapidement il propose plusieurs solutions intéressantes à Atelier Blam, qui obtient l’aval des organisateurs de la cérémonie d’ouverture pour confier le projet du support nautique automoteur à MMProcess, une TPE de 8 personnes, basée à Saint-Pierre-Quiberon (56), spécialisée dans la conception et la réalisation de pièces et de coques en composites pour des bateaux de compétition.
Zeus en pleine lumière
Pour créer l’illusion du galop et finaliser la mécanique animant les pattes du cheval, les ingénieurs d’Atelier Blam se sont inspirés des travaux d’Eadweard Muybridge, photographe anglais du XIXe siècle, connu pour ses décompositions photographiques du mouvement. « On a essayé de trouver comment, à partir d’un mouvement rotatif, mettre en mouvement un sabot en collant au maximum à la réalité, en nous inspirant des travaux de ce photographe », explique Théo Bechtold, ingénieur projet chez Atelier Blam.
« Il nous a fallu pour cela créer une cinématique complexe, mais plutôt que de le faire de manière abstraite avec un logiciel de conception, nous sommes allés directement à l’atelier pour essayer et trouver des solutions concrètes », complète Louen David, responsable de la conception et de la fabrication. Cela a débouché sur un premier prototype fonctionnel pour valider l’ensemble de la cinématique des quatre pattes. « Il nous a permis, d’une part, de nous rassurer sur la faisabilité du projet avant de passer à la conception de détail des différentes pièces en CAO et, d’autre part, de travailler sur les aspects design pour évoquer réellement un cheval », poursuit Louen David.
« L’étude détaillée nous a permis d’affiner la conception de toutes les pièces de structure, ainsi que des bielles assurant les mouvements, qui sont réalisées en inox. Il a fallu par exemple faire des embrèvements dans les têtes des bielles pour diminuer la largeur de toutes les articulations, afin de rester dans une enveloppe similaire à celle de la patte d’un cheval », reprend Théo Bechtold. Une étude détaillée qui a aussi permis de réduire la masse du cheval d’une tonne à 300 kg.
Au final, pour ménager la mécanique, le mouvement obtenu est plus lent qu’un galop réel de cheval, mais il est très réaliste et l’illusion de le voir galoper au ralenti est parfaite. De plus, pour ajouter au réalisme, si la robe du cheval est réalisée avec des tôles de parement mises en forme par des dinandiers, avant d’être soudées entre elles et fixées sur le châssis, la tête, les phalanges et les sabots ont été modélisées en 3D et réalisés en impression métallique, le tout accrochant bien la lumière des projecteurs pour rendre la chevauchée féérique. La fabrication et le montage se sont échelonnés de février à juin.
Un trimaran invisible
Restait maintenant à faire galoper Zeus à la surface de l’eau. C’est donc là qu’est intervenu MMProcess, dont le rôle initial a été de concevoir un bateau capable de supporter et mouvoir rapidement un objet d’une tonne à la surface de l’eau sans être vu, ni faire de vague. Une description volontairement laconique pour ne pas dévoiler trop tôt la finalité du projet.
Plusieurs solutions ont été envisagées. Le premier projet d’avion sous-marin fut vite abandonné au profit d’un trimaran. « Pour relever ce défi, nous avons conçu un trimaran électrique en carbone recyclé, en provenance de l’usine Airbus de Nantes, de 14 m de long pour 5 m de large et 1,8 m de tirant d’eau, mais qui ne dépasse que de 15 cm de la surface de l’eau et qui une fois peint en noir devient quasiment invisible. », explique Madeg Ciret-Le Cosquer. C’est aussi cette volonté de discrétion qui a fait remplacer les bras de liaison aériens entre la coque principale et les flotteurs par des bras de liaison immergés. Autant de concept qui ont finalement été validés sur une maquette navigante au 1/8e.
« Le tout est propulsé à 24 km/h par un moteur électrique de 123 kW, pesant 200 kg, alimenté par 18 batteries placées dans la coque principale, qui entraine une hélice à 4 pales de 40 cm de diamètre. Une 19e batterie assure l’alimentation du mécanisme du cheval. Le guidage de cet engin de 2,5 tonnes est quant à lui réalisé à l’aide des rênes en kevlar tenues par le cavalier, qui agissent directement sur le safran, afin d’éviter tout risque de piratage électronique. »
« Nous avons mené discrètement plus de 60 milles nautiques d’essais en Baie de Quiberon en cours de conception, tout d’abord avec un fauteuil placé au sommet d’un mat à une hauteur similaire à celle de la selle du cheval, quand nous ne connaissions encore la finalité du projet, puis en juin dernier finalement avec le cheval réel pour valider l’ensemble du projet et sa manœuvrabilité, ainsi que pour le faire certifier par les autorités nautiques compétentes. Les derniers ajustements ont été faits lors d’une discrète répétition nocturne sur la Seine, quelques jours avant l’événement. »
De l’ordinateur aux rênes
Finalement c’est Morgane Suquart, co-conceptrice du trimaran qui a pris les rênes de Zeus lors de la cérémonie d’ouverture. « Je suis navigatrice dans l’âme, j’ai été championne d’Europe de Moth à foils (dériveur léger), et j’avais mené tous les essais en mer. Mais je n’ai su que je serai la cavalière incarnant Sequana, personnage de la mythologie celtique gauloise associé au fleuve Seine, qu’un mois avant la cérémonie. Outre le fait d’avoir été pendant quelques minutes en communion avec le public amassé sur les berges, c’est très agréable d’être celle qui montre au monde entier le travail de toute une équipe, car on est plutôt des gens de l’ombre habituellement. »
Zeus revient à Paris
« La réalisation conjointe de cette œuvre par Atelier Blam et MMProcess a répondu exactement à ce que nous voulions évoquer : l’incarnation de Sequana, déesse du fleuve et symbole de résistance », s’est félicité Thomas Jolly, directeur artistique de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024.
Cette œuvre sera visible gratuitement sur réservation dans la cour intérieure de l’Hôtel de Ville de Paris du 29 août au 8 septembre, entre 10h et 19h, puis à partir d’octobre dans le siège social parisien de Sanofi, sponsor des JO Paris 2024, avant de rejoindre définitivement un musée.
Jean-François Prevéraud
Pour en savoir plus : https://bl-am.fr/fr/projet/ & https://mmprocess.fr/
