Olivier Lluansi, professeur au Cnam, titulaire de la Chaire ‘‘Industrie Décarbonée’’ et responsable du projet d’études et de recherche ‘‘Productions Essentielles’’. Doc : Olivier Lluansi
Nous devons en finir avec les objectifs de réindustrialisation ratés basés sur le triptyque : Filières Stratégiques ; Compétitivité ; Innovation de Rupture. Il faut une nouvelle approche basée sur : Potentiel des Territoires, Monde de la Rareté ; Productions Essentielles. C’est pourquoi Olivier Lluansi, professeur au Cnam, titulaire de la Chaire ‘‘Industrie Décarbonée’’ lance avec une douzaine partenaires, un projet d’études et de recherche visant à définir rigoureusement les ‘‘Productions Essentielles’’ nécessaires à notre pays et à son économie. Il nous en explique les grande lignes.
« Qu’est-ce qu’une Production Essentielle pour la France ? Il est très difficile de répondre à cette question. Intuitivement on sait que c’est une production dont on ne pourrait pas se passer, sauf à se mettre en péril en termes de souveraineté productive ou économique. Mais au-delà de ces mots, chacun va établir sa propre liste de Productions Essentielles en fonction de ses besoins, de ses perceptions et du choix de type de société qu’il souhaite, si bien qu’au final toutes les productions semblent essentielles. C’est pourquoi j’ai lancé ce projet de recherche partenarial au sein du CNAM, où je suis professeur, titulaire depuis 18 mois de la chaire ‘‘Industrie Décarbonée’’, afin de définir plus rigoureusement ce que sont les Productions Essentielles nécessaires à notre pays », explique Olivier Lluansi.
En effet, face au ‘‘rouleau compresseur’’ chinois, au protectionnisme américain et à l’intensification des tensions économiques mondiales, une question s’impose de manière aigue : quelles sont les productions dont nous devons conserver la maîtrise pour préserver notamment notre souveraineté, notre appareil productif, notre économie et nos valeurs, sans remettre en cause le libre échange commercial au niveau mondial ? Pour cela, il est donc indispensable d’identifier clairement ces Productions Essentielles, afin d’anticiper pour affronter efficacement des crises à venir dont on ne connait, pour le moment, ni la nature, ni l’origine. Ce qui va bien au-delà de l’actuel concept flou de ‘‘filières stratégiques’’, issu du modèle ‘‘gaullo-pompidolien’’.
Mais établir une liste précise de ces Productions Essentielles est une gageure, un exercice complexe : car choisir, c’est renoncer. Et ce qui apparaît essentiel pour l’un ne l’est pas toujours pour l’autre. C’est tout l’enjeu de ce projet d’études et de recherche, qui vise à explorer plusieurs approches permettant de définir rigoureusement ces Productions Essentielles.
Trois approches complémentaires
Pour arriver à cette définition unifiée, il faut objectiver les multiples ressentis. Pour cela, le groupe de recherche entend associer trois méthodes d’analyse différentes : économétrique (analyse de l’évolution des prix) ; fonctionnelle (analyse des chaines de valeur) ; citoyenne (analyse de la vision collective de notre société).
L’économétrie regarde l’élasticité des prix en cas de choc sur l’offre. C’est par exemple l’augmentation brusque du coût de l’énergie suite à l’invasion de l’Ukraine. « On étudie donc les multiples crises d’offres que l’on a connues dans de nombreux domaines, pour identifier des produits essentiels qui ont été impactés. A partir de cela, on va essayer de trouver d’autres produits, qui auraient des comportements de prix similaires face à de nouvelles crises. »
Le fonctionnel, basé sur l’analyse fine des chaines de valeur, permet d’évaluer les produits sur lesquels on risque des ruptures d’approvisionnement. « On peut ainsi évaluer la vulnérabilité à une crise. Pour cela, nous allons profiter de l’expertise du Conseil National des Achats (CNA) pour connaitre l’impact d’une crise de disponibilité d’un produit sur la production des entreprises : est-ce une catastrophe ou bien y a-t-il des solutions de substitution et quels stocks sont nécessaires pour ne pas arrêter la production avant d’avoir trouvé une autre source d’approvisionnement ? »
La démarche citoyenne est plus originale et plus difficile à quantifier. « Ce sera effectivement de l’exploration de méthode et l’on ne sait pas encore si ça va marcher, mais c’est pourtant essentiel car, en fin de compte, cela représente notre projet de société et conditionne donc nos choix industriels. Pour cela, nous allons réunir plusieurs mini-conventions citoyennes dont les participants, informés sur les différentes chaînes de valeur, pourront lister ce qui, à leurs yeux, leur parait essentiel. »
Si les méthodes économétriques et fonctionnelles sont bien connues, notamment quant à leurs limites, et ont déjà été largement utilisées dans d’autres cas, l’analyse de la citoyenneté reste à valider.
Donner une définition des productions essentielles
« Effectivement, l’analyse de la citoyenneté reste une démarche exploratoire. On verra bien si l’on arrive à faire un consensus sur un certain nombre de choses (souveraineté, cohésion sociale et territoriale, respect environnemental…), pour avoir une appréciation citoyenne sur le caractère essentiel ou non d’un certain nombre de productions. Mais n’oublions pas que l’objectif de notre démarche est double. Certes, dresser une première liste de Productions Essentielles, dont on sait qu’elle ne sera ni parfaite, ni exhaustive. Mais aussi valider la robustesse des méthodes que l’on aura utilisées, afin de les améliorer pour les pousser plus loin. Je suis convaincu qu’une fois ce travail effectué, on pourra proposer une définition juridique de ce qu’est une Production Essentielle. Une définition sur laquelle pourront s’appuyer les mises en place de futures politiques publiques, industrielles et d’attractivité, afin de localiser ces Productions Essentielles sur le sol français, ou a minima sur le sol européen. »
Ce projet de recherche partenarial (Voir notre encadré Comité de supervision) vient d’être lancé pour une durée de deux ans et il est prévu de faire régulièrement des publications intermédiaires. « Déjà début mars nous allons publier nos notes méthodologiques sur les axes économétriques et fonctionnels. Une publication intermédiaire plus globale aura lieu dans l’été, et les rapports sur les deux premiers axes devraient être publiés d’ici la fin de l’année 2026 ».
Favoriser la réindustrialisation
Cette démarche de recherche sur les Productions Essentielles rentre dans le cadre plus large de la réindustrialisation de la France. En effet, celle-ci doit s’appuyer maintenant sur le triptyque : Potentiel des Territoires : Monde de la Rareté ; Productions Essentielles.
« Outre les Productions Essentielles qui sont au cœur de notre recherche, le Potentiel des Territoires a été déjà pas mal exploré, notamment par une initiative de politique publique que j’ai mise en place fin 2018, à la demande d’Edouard Philippe, le Premier Ministre de l’époque, Territoires d’Industrie, dont je regrette qu’elle n’ait pas eu le soutien dans la durée qu’elle mérite. C’est pourtant essentiel car une étude économétrique du CNRS de 2019 montre que 40 % des facteurs de succès d’un site industriel dépendent de son environnement territorial local. Mais la notion de territoires n’est pas une notion très valorisée par Bercy, qui préfère de beaucoup les filières industrielles. Si la réflexion sur le Potentiel des Territoires est mature, elle ne l’est malheureusement pas encore en terme de politique publique. Quant au Monde de la Rareté, c’est une réflexion exploratoire qui reste à conduire, même si je l’ai déjà abordée dans une note publiée par la Fondation Jean Jaurès. »
Proposer une liste et une méthode
« D’ici deux ans nous devrions donc être capables de fournir une première liste des Productions Essentielles par rapport aux enjeux de souveraineté du pays, ainsi qu’un guide de recommandations sur les méthodologies qui ont été mises en place pour y arriver et qui permettront de la faire évoluer. Nous aurons ainsi à notre disposition un nouvel outil de réflexion sur nos politiques industrielles, qui ne s’inspire plus des grandes politiques gaullo-pompidolienne de la période des années 90 où on a voulu bénéficier à outrance du libre-échange. »
On ne pourra pas tout relocaliser, il faudra donc choisir ce qui est vital, pour prendre les devants dans un monde qui s’annonce comme plein de surprises. Mais il va falloir être très sélectif car, à vouloir se protéger de toutes les menaces, on risque d’avoir une liste de Productions Essentielles qui soit infinie.
Passer à l’échelle européenne
« Ce que l’on va faire en France sur les Productions Essentielles devra aussi se faire au niveau européen car nous sommes entrés dans une véritable guerre titanesque de continents (USA, Chine, Europe). Pour le moment, nous allons montrer que c’est réalisable au niveau français et proposer nos outils à la Commission Européenne pour étendre la démarche à l’ensemble de l’Europe. On vous montre le chemin. On sait que notre liste est colorée par notre histoire, notre culture, notre outil productif, et qu’elle n’est pas forcément directement applicable à l’ensemble de l’Europe tel quel. Mais la méthode est intéressante. »
Mais l’Europe favorise souvent le marché unique au détriment des initiatives nationales. D’autant plus elle préfère les approches sectorielles ou thématiques. Et à chaque fois avec des méthodologies différentes ! On l’a vu par exemple lors de l’établissement de la liste des médicaments critiques. Face à l’impasse des groupes de travail européens, la France avait alors établi sa propre liste et annoncé sa volonté de relocaliser ces productions. Une démarche à laquelle se sont associés la Belgique et l’Irlande. Un chiffon rouge qui a conduit la Commission Européenne à se raccrocher à la dynamique initialisée pour avoir une véritable réponse européenne. Et en 9 mois une liste européenne était publiée, reprenant à 80 % la liste française, là où pendant les 3 ans qui ont suivi le Covid la commission n’avait rien réussi à produire !
« Effectivement, de la même manière, la définition française des Productions Essentielles devra servir de levier pour provoquer un débat européen d’ampleur et remplacer les approches fragmentées de la Commission Européenne. »
Un projet de recherche partenarial
L’une des caractéristiques essentielles de ce projet de recherche est sa dimension partenariale, qui vise à rassembler, au sein d’une même dynamique collective, institutionnels publics et privés. Ainsi, l’ADEME, la Caisse des Dépôts, Carbone 4, le CEPII (service du Premier Ministre), le Conseil national des achats, l’European Claimet Fund et Sciences Po sont partenaires du projet et en assurent la gouvernance. A leurs côtés, BPIFrance, la Confédération des petits et moyennes entreprises, le Ministère de l’économie (DGE), le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, le MEDEF et l’UIMM contribuent à superviser ces travaux au sein d’un comité élargi.
Défendre notre souveraineté
Il nous revient donc de choisir nos combats, et d’identifier clairement les productions dont notre nation ne peut se passer pour affronter les crises à venir, quelles qu’en soient la nature ou l’origine. Choisir ces Productions Essentielles, c’est réduire notre dépendance, préserver notre liberté de décision et, au final, défendre notre souveraineté. Une notion qui devient de plus en plus prégnante dans notre vie publique.
Jean-François Prevéraud
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Le comité de supervision Restreint (financeurs et contributeurs – ordre alphabétique) Elargi (ordre alphabétique) |
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À propos d’Olivier Lluansi Attaché à l’émergence d’une nouvelle génération d’industriels, Olivier Lluansi est l’un des rares spécialistes du secteur à connaître de l’intérieur l’industrie, mais aussi la haute administration, le conseil et l’enseignement supérieur. Il a ainsi dirigé les activités en Europe centrale et orientale de Saint-Gobain, un des fleurons industriels français. Il a été Associé de PwC et de EY. Il fut également conseiller « Industrie et Énergie » à la Présidence de la République. Il est aujourd’hui professeur au Cnam, titulaire de la chaire « Industrie Décarbonée ». |
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Un exemple historique La notion de Production Essentielle n’est pas nouvelle. Si aujourd’hui il s’agit de garantir notre souveraineté en cas de crise, durant la Seconde Guerre mondiale les Alliés ont analysé ce qui était indispensable à l’effort de guerre des Nazis et qu’il serait facile de détruire pour paralyser durablement leur complexe militaro-industriel. Si le carburant, l’huile et le caoutchouc synthétique étaient effectivement cruciaux, la multiplicité des sites de production rendait leur destruction simultanée impossible. En revanche, il existait un petit composant mécanique présent dans tous les armements lourds qui était quasiment produit en un seul lieu : le roulement à billes, dont les cinq grandes usines de production allemandes étaient regroupées à Schweinfurt. Ainsi, le raid de bombardement stratégique Double Strike, qui frappa le 17 août 1943 les usines de roulements de Schweinfurt et celles de l’avionneur Messerschmitt à Ratisbonne, réduisit la capacité de production de roulements de 38 %. Il fut suivi d’un second raid le 14 octobre 1943, qui réduisit la production de 67 %, obligeant les industriels de l’armement à remplacer durablement dans leurs armes les roulements par des paliers lisses, beaucoup moins performants et à la durée de vie limitée. Nous sommes loin aujourd’hui de ces applications militaires, quoique certaines cyberattaques ou certains embargos très ciblés destinés à paralyser certains secteurs (banques, hôpitaux, industries…) s’en rapprochent. |