Gian Paolo Bassi, Senior Vice President of Mainstream Innovation and Customer Role Experience chez Dassault Systèmes. Doc : Dassault Systèmes
A l’occasion du trentième anniversaire du lancement de SolidWorks 95, j’ai rencontré Gian Paolo Bassi, Senior Vice President of Mainstream Innovation and Customer Role Experience chez Dassault Systèmes, afin d’évoquer avec lui les grandes lignes d’un logiciel qui a déjà séduit près d’un million et demi d’utilisateurs industriels. Et évoquer aussi un futur qui fera une large place à l’IA.
Cette semaine, j’ai rajeuni de 30 ans, me revoyant dans les allées du McCormick Place East, le centre d’exposition de Chicago, à la mi-novembre 1995, pour visiter Autofact’95, le grand salon américain de l’époque dédié aux technologies numériques de conception et de fabrication.
Tous les grands éditeurs de l’époque étaient là, mais celui qui avait retenu mon attention était un petit nouveau, SolidWorks, qui proclamait vouloir « Mettre la modélisation 3D sur le bureau de chaque ingénieur ». J’ai donc été à la conférence de presse de lancement de SolidWorks 95, le 13 novembre 1995, il est vrai gentiment conseillé par Jon Hirschtick, CEO et co-fondateur, que j’avais connu des années auparavant comme parton du CADLab du Massachusetts Institute of Technology (MIT), puis comme fondateur de Premise qui éditait DesignView. Il était déjà incontournable dans le monde de CAO, il était donc intéressant de voir ce qu’il allait proposer après 2 années de R&D, d’autant plus qu’il s’était entouré de ‘‘stars’’ spécialistes du développement des logiciels de CAO comme Scott Harris, Bob Zuffante et quelques autres.
De fait, SolidWorks 95 était l’un des tous premiers logiciels de CAO 3D paramétrique, excusez du peu, à tourner sur un PC équipé d’un Pentium Pro à 180 MHz, un monstre à l’époque, doté de 32 Mo minimum de RAM, mais 48 Mo étaient recommandés, de 50 Mo d’espace dédié sur le disque dur et d’un lecteur de CD pour charger le logiciel, le tout fonctionnant sous Windows 95 ou Windows NT.
Dassault Système entre dans le mainstream
La démonstration était séduisante et les ventes ont commencées aux USA, il faudra attendre les versions 96 et 97 pour réellement voir arriver SolidWorks en France. Cela sera d’autant plus facile que le 24 juin 1997, Dassault Systèmes fait l’acquisition de SolidWorks pour environ 310 millions de dollars, soit un peu plus de 12 fois le chiffre d’affaires annuel de 25 M$, ce qui parut une folie aux analystes du marché de l’époque ! Mais SolidWorks avait déjà une base installée de 6 000 postes.
Dassault Systèmes, chantre du ‘‘process-centric’’, entendait à travers cette acquisition proposer une offre complémentaire pour le ‘‘mainstream design-centric’’. Une idée visionnaire qui a réussi, puisqu’aujourd’hui SolidWorks représente environ 25 % du chiffre d’affaires logiciel du groupe, soit environ 1,1 milliard d’euros. La base installée industrielle est de l’ordre de 1,4 millions de postes chez 285 000 clients, sans compter les millions de postes utilisés dans le monde de l’éducation. « Nous estimons que la part de marché de SolidWorks a été de l’ordre de 44 % en terme de nombre de postes installés en 2024 », explique fièrement Gian Paolo Bassi, Senior Vice President of Mainstream Innovation and Customer Role Experience chez Dassault Systèmes.
Des ventes qui se font pour environ 40 % en Amérique du Nord, 35 % en Europe et 25 % en Asie. « Le marché le plus dynamique est celui de l’Amérique du Nord, par contre nous faisons face à de forts vents contraires, dus à la géopolitique, en Chine. Heureusement notre réseau local, d’une centaine de revendeurs, assure la proximité nécessaire demandée par nos clients chinois, ce qui atténue les effets politiques. »
De la CAO à l’IP
Mais aujourd’hui, SolidWorks n’est plus qu’un simple outil de CAO. Dassault Systèmes entend proposer à tous ses clients des outils leur permettant de développer une forte propriété intellectuelle (IP). « La propriété intellectuelle aujourd’hui ce n’est pas seulement de la conception, des cycles de fabrication, des simulations numériques, mais c’est aussi un ‘‘business plan’’, une ‘‘supply chain’’, des études de marché, etc. C’est pourquoi Dassault Systèmes propose dans le Cloud une panoplie d’outils pour créer, gérer et protéger, dans un environnement souverain sécurisé, une propriété intellectuelle très complète, qui offre tout ce qui est nécessaire pour prendre des décisions d’entreprise. » Cela est d’autant plus facile que Dassault Systèmes a sa propre solution Cloud avec OutScale, qui dispose de ses propres serveurs et Data Centers, au plus proche de ses clients, pour garantir la souveraineté de leurs données.
Une plate-forme technologique commune
SolidWorks bénéficie de la même plate-forme technologique baptisée Gen 7 que tous les autres logiciels des 12 marques de Dassault Systèmes (Catia, SolidWorks, Geovia, Biovia pour la modélisation, Simulia, Delmia, 3DVia pour la simulation, Netvibes, Medidata pour l’information intelligence, 3DExcite, CentricPLM, Enovia pour la collaboration). Elle combine la conception, la simulation, les Data Sciences et bien évidement l’Intelligence Artificielle. Le tout dans un environnement Cloud souverain et hautement sécurisé.
« Cette intégration permet à SolidWorks d’aller bien au-delà de notre ADN CAO, vers la simulation, la fabrication, le marketing, la gouvernance d’entreprise… et d’offrir cela à tous nos clients, majoritairement des PME, même si l’on retrouve SolidWorks dans les grands groupes industriels, notamment pour tous les aspects équipement de production. »
Cette approche intégrée permet de virtualiser tout l’IP de l’entreprise. « Cette représentation virtuelle est très riche et propice aux applications d’IA et à l’optimisation. D’autant plus qu’elle peut être multi-disciplines, multi-technologies et multi-échelles. Par exemple, le jumeau numérique d’une machine va permettre de calculer et d’optimiser le retour sur investissement de différentes approches d’automatisation. A l’opposé SolidWorks est maintenant aussi utilisé dans le monde médical pour, par exemple, créer le jumeau numérique d’un cœur, afin de préparer et d’optimiser une intervention chirurgicale »
La force d’un écosystème
Outre la force de la marque et l’indéniable aide à l’innovation qu’elle apporte à ses clients avec ses logiciels, le succès de SolidWorks repose aussi sur son écosystème. Au-delà de son réseau de revendeurs, SolidWorks est présent dans 35 500 organismes académiques, 800 Fab Labs, 475 incubateurs et accélérateurs, ainsi que chez 95 000 makers et 25 000 startups, avec pour couronner le tout 2,2 millions de followers sur les réseaux sociaux. Cet écosystème permet de trouver facilement de l’aide, tant sur l’utilisation des différents logiciels, que sur la résolution de problèmes de conception.
« Nous sommes bien conscients de l’importance de cet écosystème, c’est pour cela que nous lançons le SkillForce Program qui vise à fournir gratuitement aux étudiants tous les logiciels dont ils peuvent avoir besoin durant leurs stages industriels. De même, nous aidons déjà, via notre Startup Program, plus de 5 000 startups en leur fournissant gratuitement pendant un an tous les logiciels dont elles peuvent avoir besoin pour développer leur projet, mais aussi en assurant un mentorat leur donnant accès à des incubateurs et à des investisseurs. Et nous constatons qu’au bout d’un an plus de 30 % deviennent des sociétés commerciales autonomes, capables de payer nos logiciels. Enfin, nous aidons aussi à la création de Centres d’Excellence partout dans le monde, qui facilitent le lien avec les experts, étudiants et industriels, autour de notre offre globale. »
« Bien que notre stratégie soit clairement tournée vers le Cloud, pour les clients qui le désirent nous continuons à leur proposer des licences On Premise. Mais cette base de clientèle se convertie peu à peu au Cloud. Il faut dire que le On Premise suppose que vous maitrisiez seul tous les aspects cybersécurité sur votre réseau et vos machines, avec vos propres équipes. »
L’incontournable IA
Il est clair que l’IA va prendre une place prépondérante dans de nombreux domaines. Ainsi, le groupe Volkswagen a annoncé début septembre vouloir investir 1 milliard d’euros dans des projets autour de l’IA d’ici 2030, notamment pour l’assistance à la conduite des véhicules, des applications industrielles et le développement d’infrastructures informatiques haute performance. Cela viendra s’ajouter au 1 200 applications intégrant de l’IA déjà en service dans le groupe et à plusieurs centaines qui sont en cours de développement ou d’implémentation. L’objectif étant d’économiser 4 milliards d’euros d’ici 2035. VW a par ailleurs dévoilé son étroite collaboration avec Dassault Systèmes pour le développement de ses véhicules, grâce à sa plate-forme basée sur l’IA qui assiste ses ingénieurs pour la virtualisation des tests et des simulations de composants.
Doc : Dassault Systèmes
Mistral gagnant
En juillet 2024, Dassault Systèmes a choisi d’utiliser les outils et modèles développés par l’éditeur français Mistral AI, et de les intégrer dans l’ensemble de son portfolio pour proposer à ces clients des expériences génératives optimisées par les LLM. « Plutôt que de développer nos propres LLM, ce qui est long et couteux, nous avons préféré nouer un partenariat avec Mistral AI. D’autant plus que ces technologies sont en train de se banaliser. Nous estimons que ce qui fait la valeur ajoutée des applications intégrant de l’IA, ce ne sont pas les LLM, mais comment on les applique, comment on les enrichi, comment on les entraine, sur quelles données. Autant de savoirs dont dispose Dassault Systèmes à travers plus de 40 ans de connaissance approfondie de l’industrie et sur lesquels il pourra conseiller ses clients. »
Assistives, Prédictives et Génératives
De fait, SolidWorks utilise déjà l’IA dans 3 grandes familles d’applications : Assistives ou fonctionnelles, Prédictives et Génératives. Les Assistives vise à aider les concepteurs dans leur travail quotidien, en assurant notamment de nombreuses vérifications pour corriger des erreurs, pour compléter des informations ou pour mettre automatiquement en place des composants d’assemblage. Les Prédictives utilisent le Machine Learning pour analyser et comprendre les séquences de commandes ou les modèles que le concepteur utilise régulièrement, afin de les lui proposer au fil de la conception, ou de les regrouper dans un coin de l’interface utilisateur pour éviter de perdre du temps à les rechercher. Les Génératives, quant à elles, réorganisent des connaissances ou des actions ayant déjà été utilisées pour les proposer sous une nouvelle forme dans un nouveau contexte.
« C’est très utile, car ça fait gagner du temps, mais cela n’apporte rien de nouveau. Par exemple, on retrouve dans cette catégorie des outils de génération automatique de plans qui ont tiré de l’analyse de l’ensemble des plans d’une entreprise, un certain nombre de règles qu’ils appliquent pour générer les plans de nouvelles pièces. Autres outils génératifs, la création de mécanismes 2D, de rendus réalistes, de scénarios de simulation, de parcours d’usinage. »
Aura, mon compagnon de route
Enfin, SolidWorks voit arriver un compagnon utilisant l’IA, Aura, qui va pouvoir, via des services web, répondre à des questions et donner des lignes directrices au concepteur. Mais attention, l’IA ne va pas innover à la place du concepteur, déjà parce qu’elle utilise des données du passé, par contre elle peut faire émerger de ces données des solutions déjà envisagées et oubliées. Charge au concepteur de les remettre au gout du jour. L’IA pourra aussi guider le concepteur dans les processus de conception ou de simulation en analysant rapidement des milliers de pages de normes ou de recommandations et lui donner confiance dans les résultats.
Un autre intérêt de l’IA c’est de décharger le concepteur de multiples tâches fastidieuses sans vraie valeur ajoutée, ou encore d’explorer les combinaisons paramétriques d’un projet pour dégager rapidement un optimum global qui corresponde à ses objectifs de réduction de poids ou de coût. « Ce qui est certain, c’est que ce sont les personnes qui utiliseront l’IA au mieux pour se dégager du temps, qui seront les meilleurs innovateurs. »
« Peu à peu l’IA se rapprochera des intentions de conception du concepteur et lui proposera en temps réel des solutions éprouvées, ce qui devrait au final booster sa créativité. »
A quand le quantique ?
Quant aux technologies quantiques, Dassault Systèmes reste discret. « Il est certain que nos laboratoires évaluent ces nouvelles technologies, pour savoir à quoi elles pourraient servir dans nos produits et comment les implémenter. Mais pour le moment, il est prématuré de parler d’applications potentielles. Ce qui est certain, c’est que nous avons toujours su adapter nos logiciels aux nouvelles technologies dès leur apparition (multithread, multicore, IA…). Il en ira de même avec les technologies quantiques quand elles seront matures », conclut Gian Paolo Bassi.
Pour les nostalgiques, Alain Combier, Directeur R&D de Visiativ, nous fait une petite démo de SolidWorks 95. (N.B. les images sont accélérées 2 fois)
Jean-François Prevéraud Pour en savoir plus : https://www.solidworks.com/fr