J’ai eu le plaisir voici quelques jours de rencontrer Wally Rhines, President & CEO de Mentor Graphics, lors de son bref passage à Paris. L’occasion de faire avec lui un premier bilan un an après l’intégration de sa société dans le groupe Siemens et plus généralement d’évoquer sa vision du monde de l’Electronique.
C’est toujours un plaisir de rencontrer Wally Rhines, le President & CEO de Mentor Graphics, l’un des trois grands éditeurs d’outils de CAO-Electronique, car c’est à la fois un monument de stabilité dans un secteur très mouvant et un spécialiste qui regarde son marché avec beaucoup de recul.
Mais d’entrée de jeu, nous ne pouvions que parler de l’acquisition de Mentor Graphics par le groupe Siemens intervenue voici juste un an. « Il n’y a pas de différence depuis la reprise, je suis toujours là ! », sourit malicieusement Wally. « Plus sérieusement, Siemens PLM Software est un éditeur de logiciels basé aux USA, qui a une approche globale de la conception et de la réalisation de grands projets industriels. Des projets, qu’il s’agisse d’automobiles, d’avions, d’équipements ou de produits, qui ont une composante électronique de plus en plus forte, voire même critique. Il suffit de voir l’impact des aides à la conduite (ADAS) sur le développement des voitures. Notre rapprochement n’est donc pas un ‘‘coup financier’’, mais un ‘‘mariage de raison’’ fait pour durer ».
Ce qui sera d’autant plus facile que les deux parties vont être gagnantes. « Siemens PLM Software peut ainsi proposer une approche système plus globale intégrant l’électronique, d’autant que nous maitrisons depuis près de 25 ans l’approche Digital Twin (jumeau numérique) mixant matériel et logiciel. De notre côté, la notoriété mondiale de la bannière Siemens nous facilite la tâche sur des marchés comme la Chine ou l’Inde ».
Une acquisition qui va aussi permettre de mieux interfacer les offres des deux éditeurs. « Mais nous saurons garder notre neutralité vis-à-vis des autres grands acteurs du PLM avec qui nous continuerons à travailler étroitement », rassure Wally Rhines.
Consolidation vs spécialisation ?
Plus globalement, la vision du marché de l’électronique de Wally Rhines est originale, mais l’expérience nous a montré qu’elle était très souvent juste. Ainsi, alors que beaucoup y voit un marché en perpétuelle phase de consolidation, avec une nette accélération sur les deux dernières années, Wally estime qu’il est plutôt en phase de spécialisation.
Wally n’hésite même pas à parler de déconsolidation, puisque certes la part des 10 premiers acteurs du semi-conducteur est passée de 57,4 % en 1980 à 60,2 % en 2016 (Source IC Insights), mais uniquement grâce à plusieurs grandes fusions intervenues en 2015 et 2016, qui ont inversé une tendance baissière depuis des décennies. Mais 2017 n’ayant été marqué pour le moment par aucune opération majeure, cela va entrainer un retour à la tendance à la baisse.
« Si l’on regarde de près la part des 5 premiers acteurs du marché sur la période 2011-2016 : Intel est stable à 15,6 %, malgré de nombreuses acquisitions dont Altera ; de son côté Samsung a certes gagné 2 % atteignant 12,1 % mais uniquement grâce à l’accroissement du marché des mémoires ; TSMC a connu une forte progression de 4,5 à 8,1 % mais en passant d’un business model intégré à un business model fabless ; Qualcomm suit les évolutions du marché du sans fil passant de 3 à 4,2 % après un pic à 5,4 % en 2014 ; seul vrai gagnant, le regroupement Broadcom/Avago qui est passé de 0,7 à 4,2 %. Mais une analyse plus fine montre que leurs profitabilités ne sont pas parmi les meilleures du marché ».
La spécialisation plus profitable
Une hausse de profitabilité qui serait plutôt l’apanage des entreprises ayant misé sur la spécialisation. Ainsi Texas Instruments, qui s’est concentré sur l’analogique, est passé de 0 à près de 40 % entre 2001 et 2016 ; NXP, qui s’est focalisé sur l’automobile et la sécurité, est passé de 20 % de pertes en 2009 à près de 20 % de profitabilité en 2016 ; Avago/LSI Logic/Broadcom, spécialiste des Data Centers et des radiofréquences sans fil, est passé de 10 % de pertes en 2006 à près de 40 % de profitabilité en 2016 ; tandis qu’Analog Device est passé de 10 à 30 % de profitabilité entre 1993 et 2016. Par contre des champions de la diversification, tels Intel ou Infineon, ont vu au mieux se maintenir leur profitabilité.
« Donc, contre toutes attentes et idées reçues, force est de constater que : le marché est en phase de déconsolidation depuis un demi-siècle ; que les économies d’échelle attendues des fusions ne sont pas au rendez-vous, sauf dans le domaine des mémoires ; et que la spécialisation accroit significativement la profitabilité, ce qui n’est pas le cas de la diversification. Enfin, bonne nouvelle, les fusions et acquisitions n’ont eu que peu d’impact sur les dépenses de R&D de l’industrie du semi-conducteur qui sont restées stables autour de 14 % du chiffre d’affaires depuis 35 ans », conclut Wally Rhines.
Jean-François Prevéraud
