Arnaud Marquant, Directeur des opérations KB Crawl.– Doc : KB Crawl
La Journée mondiale de l’Ingénierie pour l’Avenir, qui se tenait le 13 mai, avait pour but de sensibiliser l’opinion publique aux diverses opportunités existant dans les différents domaines technologiques et d’enrayer la chute continuelle des inscriptions dans les filières technique, informatique et scientifique. Elle a ainsi mis en lumière un certain nombre de métiers qui montrent que l’innovation repose avant tout sur des compétences humaines, dont celui de veilleur stratégique car au cœur des transformations technologiques. Nous avons à cette occasion rencontré Arnaud Marquant, Directeur des opérations de l’éditeur français KB Crawl, qui propose des outils de veille stratégique.
« Je me suis intéressé à la veille technologique lorsque, jeune ingénieur au Bureau Veritas, je me suis rendu compte que les industriels ne connaissaient pas bien les réglementations qu’ils devaient respecter dans leur secteur. J’ai donc monté un projet de prestation de veille réglementaire internationale (60 pays), d’abord manuellement puis nous nous sommes équipés d’outils informatiques dédiés et c’est l’éditeur français KB Crawl qui a remporté l’appel d’offres. J’ai donc d’abord été client de KB Crawl que j’ai finalement rejoint en 2018 », explique Arnaud Marquant, aujourd’hui Directeur des opérations de KB Crawl.
Au-delà de cet aspect veille réglementaire, la veille technologique est une veille de marché (Concurrents, produits, fournisseurs, laboratoires…) dans le champs d’interrogation de l’entreprise, dans des domaines actifs ou de prospection, qui lui permettraient d’être innovante ou pour le moins plus performante.
Pour cela, la veille technologique est confiée à des data-analysts ou à des spécialistes sectoriels, dont la mission est de collecter, analyser et transformer de l’information publiée sous une forme ou sous une autre, en connaissances utiles pour aider à la prise de décisions. Ils sont donc à la croisée des chemins de la technologie, de l’analyse et de la décision.
La technologie ne peut pas aller sans la R&D
« Mais cette veille technologique ne suffit pas car c’est une analyse fine de l’existant. Il faut la compléter avec une veille sur la R&D (Laboratoires, centres de recherche, brevets, colloques, financements, investissements, start-up…). Et là il faut faire preuve de curiosité pour parfois savoir sortir des axes de veille prédéfinis et s’intéresser à des signaux faibles. La curiosité est la première qualité d’un veilleur stratégique, pour renouveler ses sources et changer de modèle. A partir d’une branche d’information, il faut aller en explorer toutes les ramifications. » Enfin, il faut aussi avoir
un œil sur les politiques territoriales qui favorisent l’apparition et le développement de certaines activités novatrices.
Force est de constater que la veille n’est plus l’apanage des veilleurs professionnels ; mais elle est de plus en plus pratiquée par les ‘‘métiers’’ eux-mêmes. « Longtemps les services marketing ont été les donneurs d’ordres des cellules de veille. On voit de plus en plus que ce sont les équipes marketing elles-mêmes qui font leur veille. Cela commence à venir sur la technologie même si c’est moins flagrant. Mais la dynamique est là. »
Une veille intégrée s’est, par exemple, toujours faite dans les laboratoires pour savoir qui dépose des brevets, qui fait des publications scientifiques, qui intervient dans les congrès et sur quels thèmes, etc.
Mettre en place une Intelligence Technologique
Malheureusement force est de constater que la formation des ingénieurs en veille technologique est encore indigente, même si quelques écoles ont déjà franchi le pas comme l’Institut Mines–Télécom Nord Europe à Dunkerque. Contrairement aux universités, où l’Intelligence Economique à toute sa place avec la veille comme brique essentielle, il est urgent de mettre en place des cursus ‘‘d’Intelligence Technologique’’ dans nos écoles d’ingénieurs pour, a minima, savoir synthétiser l’état de l’art et envisager de nouveaux axes de développement, afin de prendre les meilleures décisions technologiques possibles.
« Cela doit se faire à travers des duos de compétences, soit chez la même personne qui maitrise à la fois son métier et les outils technologiques avancés de veille, soit par des duos intégrant un spécialiste métier et un spécialiste de la veille. Le premier apportera une expertise avec une compréhension fine des secteurs d’activité, le bon vocabulaire, les bonnes structures, voire les bonnes sources, afin d’en décrypter les dynamiques et d’identifier les signaux faibles pour bien démarrer une veille. Tandis que le second maitrisera parfaitement les outils de recherche, d’analyse et de mise en forme des informations, ainsi que les apports de l’Intelligence Artificielle. »
L’essor de l’IA générative et, plus récemment, des systèmes agentiques, renforce d’ailleurs cette hybridation des compétences. Loin d’être un outil documentaire, la veille est bel et bien devenue une fonction stratégique, au cœur des processus d’innovation et de pilotage.
L’IA n’est pas encore capable de faire de la veille
KB Crawl n’est pas le spécialiste d’une veille en particulier, c’est un éditeur de logiciel, qui développe un outil, KB Suite, utilisable pour tout type de veille. « On ne fournit pas une veille clé en main, sauf cas particuliers, on fournit un logiciel qui s’adapte à tous les types de veille stratégique, hormis celle sur les réseaux sociaux (e-réputation). D’autres le font très bien. Notre logiciel est capable de suivre tous types de sources, de les mettre sous surveillance, d’analyser, de mettre en forme les informations (mots-clés, représentations graphiques, liens, statistiques…), de les fiabiliser et de lancer des alertes en fonction des déclencheurs que l’utilisateur aura paramétrés, avec ou non l’aide de l’IA (tri et tagage d’informations, traduction automatique, résumé, extraction d’entités ou de thématiques…). Cette IA ne va pas remplacer l’homme, mais démultiplier ses capacités. »
L’IA, moteur de transformation des pratiques de veille
Capables de traiter des volumes massifs de données et d’automatiser certaines tâches (synthèses, résumés, traductions…), les outils de veille augmentés par l’IA offrent des gains de temps et de performance considérables. Mais ils ne remplacent pas l’expertise humaine, ils la renforcent. Ici, la maîtrise des technologies devient un prérequis, non seulement pour les veilleurs, mais aussi pour les organisations dans leur ensemble. Car la valeur ne réside plus uniquement dans l’accès à l’information, mais dans la capacité à la qualifier, à la contextualiser et à l’intégrer dans une réflexion stratégique.
L’IA maitrise le traitement de l’information, mais peine encore à travailler sur des informations en temps réel. « La fraicheur, l’instantanéité de l’information et de la donnée n’est pas encore dans l’IA, car cela nécessite des modèles hyper-couteux, bien plus chers qu’un veilleur. Nombre d’entreprises sont en train de réaliser que l’IA va leur coûter bien plus cher que des équipes humaines. Sans oublier tous les coûts annexes (Energie, environnement…). »
Un moteur Mistral AI
« KB Crawl a fait le choix d’être souverain depuis toujours, nous sommes donc propriétaires de notre infrastructure, de nos machines que nous administrons nous même, nous n’avons pas de sous-traitants. Sur l’IA on a commencé des développements en Machine Learning en nous basant sur des bibliothèques existantes, mais nous avons aussi testé les offres du marché. Finalement nous avons investi dans une infrastructure avec des machines pour y poser un modèle LLM de Mistral AI, qui est en Open Source, et tout développer en interne (Bases de vectorisation, chaines de traitement, préparation vers le LLM…). Nos clients sont connectés en SaaS à nos outils, mais avec leur propre corpus de données qui leur appartient. De fait, l’IA est le seul module optionnel que nous proposons à nos clients. »
Info ou intox ?
Reste que la veille stratégique doit aussi faire face à un fléau qui gangrène l’information en général, les fake-news ou infox. « C’est effectivement un problème difficile à traiter. Déjà les infox peuvent être de deux ordres : celles totalement aberrantes ; et les vraies-fausses informations distillées pour faire de l’intox. Les premières sont facilement détectables par l’humain qui va en pondérer la fiabilité en analysant la qualification de la source. C’est le b.a.-ba du métier. Avant de savoir ce que l’on veut chercher, il faut savoir où l’on veut le chercher. La détection d’une vraie-fausse information va être beaucoup plus compliquée. Là c’est le regard humain du veilleur et le croisement de multiples sources qui va faire la différence. Le risque est, qu’en délégant la veille dans les métiers, on n’ait plus ce regard affuté et critique d’un spécialiste de la veille pour faire la différence. »
La veille stratégique s’adresse à toutes les entreprises. Ainsi KB Crawl compte parmi sa centaine de clients une micro-entreprise de 4 personnes dans la pharmacie et de multiples grands groupes du CAC 40 dotés d’équipes de 30 à 40 veilleurs, qui produisent une centaine de newsletters très ciblées par mois. « Mais attention, il ne faut pas chercher le ROI de la veille sur le court terme, mais plutôt sur le moyen et long terme. Et plutôt que du ponctuel, il faut plutôt chercher à voir les tendances d’évolution des marchés, ‘‘l’odeur qui passe’’, pour ne pas manquer des innovations de rupture. »
Digitalisation, révolution de l’IA, transition écologique, recompositions géopolitiques… Alors que les transformations s’accélèrent, le veilleur stratégique apparaît donc, plus que jamais, comme un acteur clé pour les organisations, qu’elles soient privées ou publiques. À condition, toutefois, de continuer à se former, à s’adapter et à conjuguer expertise sectorielle et maîtrise technologique.
Jean-François Prevéraud
https://www.journee-mondiale.com/208/journee-mondiale-de-l-ingenierie-pour-l-avenir.htm
Une veille technologique au cœur de tous les secteurs
La veille technologique apparaît comme un dénominateur commun à de nombreux domaines : assurance ; banque ; industrie ; logistique ; santé ; transport…
Au sein de l’industrie pharmaceutique, par exemple, la veille est omniprésente. Elle s’étend des dépôts de brevets aux essais cliniques, en passant par la surveillance des innovations technologiques telles que l’Intelligence Artificielle appliquée à la recherche de molécules, sans oublier bien entendu la veille réglementaire. Dans un secteur où chaque avancée peut redéfinir un marché, la capacité à capter et analyser l’information constitue un avantage concurrentiel décisif.
Au sein du domaine bancaire et financier, la logique est similaire. La veille technologique y joue un rôle clé pour suivre les évolutions réglementaires, détecter les innovations en matière de fintech ou encore anticiper les risques liés à la cybersécurité.
Dans l’industrie manufacturière, elle permet plus largement de surveiller les procédés de production, les matériaux émergents ou les dynamiques de la supply chain.